Québec a-t-il perdu le contrôle de ses forêts?

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Le reportage a fait ressortir tous les potentiels négatifs de la foresterie de manière sensationnaliste, estime Christian Messier, directeur scientifique de l’Institut des sciences de la forêt tempérée et professeur en aménagement forestier et biodiversité. C’est bien de critiquer, mais il faut aussi apporter des solutions. » Selon ce dernier, le reportage n’était pas balancé, présentant seulement un côté de la médaille.

Luc Bouthillier, professeur de politique forestière et d’évaluation environnementale au département des sciences du bois et de la forêt à l’Université Laval, estime que le reportage a mis sur la table un paquet de problèmes réels, mais il est aussi déçu qu’aucune solution n’ait été présentée. « Le reportage vient confirmer les préjugés de la population envers la foresterie, alors qu’il y avait une belle opportunité pour informer les gens », dit-il.

Selon François Laliberté, président de l’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec (OIFQ), le reportage d’Enquête, auquel il a participé, a misé sur le sensationnalisme en omettant de présenter les nuances nécessaires pour bien comprendre les enjeux. « Il y a peut-être des problèmes de mesurage à certains endroits, mais le reportage donne l’impression qu’on se fait voler 25 % du bois, ce qui m’apparaît un peu gros. »

Se fait-on voler 25 % du bois en forêt publique ?

Dans le reportage, un fonctionnaire au ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs (MFFP) avance que les entreprises forestières, qui sont responsables de mesurer le bois en forêt, éviteraient de déclarer jusqu’à 25 % du bois récolté. Ce faisant, l’État serait privé de revenus importants.

«C’est impossible qu’il y ait des écarts aussi grands», estime Sébastien Dufour, le copropriétaire du Groupe Val, un entrepreneur général en foresterie qui récolte près de 700 000 mètres cubes par année. « On ne peut pas lancer des affaires de même sans preuve, dit-il. J’offre à l’émission Enquête de venir mesurer le bois en forêt, puis en usine, pour qu’ils constatent la différence. »

Avant qu’un peuplement soit récolté, le Ministère réalise des inventaires qui permettent d’évaluer la quantité de bois qui pourra l’être. Selon les secteurs, ces données sont établies en prenant des mesures sur le terrain, ou avec l’aide de cartes aériennes. L’implantation de la technologie de télédétection par laser, dénommé Lidar, au cours des dernières années, a grandement amélioré la précision des inventaires.

Par la suite, le bois est récolté par une abatteuse qui recueille une foule de données, dont le diamètre et la longueur des billots tronçonnés. Le bois est empilé par espèce au sol, avant d’être transporté sur le bord du chemin forestier. C’est à ce moment qu’un mesureur vient prendre un échantillon, pour calculer le volume et déceler des défauts dans le bois.

Une chargeuse forestière s’amène ensuite pour mettre le bois dans les camions qui iront à l’usine. Avant de partir avec son convoi, le camionneur doit obligatoirement obtenir une allégation de transport. Une fois arrivé à l’usine, le camion forestier doit se faire peser, ce qui constitue une autre contre-vérification. Tout ce processus assure un suivi serré du bois récolté dans les forêts publiques, soutient Luc Lebel, professeur au Département des sciences du bois et de la forêt à l’Université Laval, car il est possible de croiser les données pour faire des vérifications.

Sébastien Dufour explique que sa paye, et celle des entrepreneurs forestiers qu’il embauche, dépendent du volume de bois calculé par les mesureurs. S’il y avait des différences majeures entre les volumes coupés et les volumes calculés, ces derniers seraient les premiers à se plaindre.

D’ailleurs, les forestiers peuvent demander en tout temps d’aller faire des contre-vérifications en usine si les valeurs émises par le mesureur ne semblent pas conformes. « On n’a jamais eu de problème avec les volumes, mais on a fait quelques vérifications sur la qualité, et après vérification, les calculs étaient toujours conformes », explique Sébastien Dufour, qui fait confiance au professionnalisme des mesureurs. Les marges de profits sont déjà très minces, et s’il y avait une perte de seulement 5 %, plusieurs entreprises forestières auraient déjà fermé leurs portes.

« Si tu es une entreprise cotée en bourse, tu ne peux pas te permettre de te faire prendre à voler du bois en forêt publique », renchérit Luc Lebel.

« Ce n’est pas parce qu’une ou deux personnes au Ministère [NDLR : qui compte plus de 2000 employés en foresterie] veulent parler qu’il faut les croire nécessairement », ajoute Christian Messier.

Au-delà du mesurage, Luc Bouthillier souligne que le reportage aurait dû expliquer le système de fixation des prix du bois, qui permet de refléter le prix réel du marché grâce à un système de mise aux enchères. Ce système fait en sorte que les redevances payées sont en forte hausse, au cours de la dernière année, suivant la hausse des prix du bois d’œuvre.

Étant donné que les mesureurs sont des employés des industriels forestiers, c’est l’apparence de conflit d’intérêts qui pose problème, selon ce dernier. Si les mesureurs étaient embauchés par une firme indépendante, le système serait encore plus solide, assurant une plus grande confiance.

Luc Lebel souligne aussi qu’il est possible d’améliorer le processus de mesurage grâce à l’utilisation des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle.